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“Il a un côté sympathique, seulement on le voit toujours de face. ”
Francis Blanche

La paralysie belge et l’effort de respectabilité de l’extrême droite. (13/04/2011)

Anne-Marie Lizin fait une analyse de la situation en Belgique et s'adresse à des interlocuteurs français :
 
Je sais que la situation belge vous intrigue, vous amène, au bout de quelques semaines à vous poser la question «est-ce réglé en Belgique ?» «ont-ils un gouvernement, ces voisins ?». Mais rarement vous aurez le temps de comprendre, le temps d’essayer de percer ces obscures raisons si eloignées de vos débats, de vos intérêts dans l’actualité française. Vous avez raison : le nationalisme  étriqué ne vaut pas que l’on essaye de le comprendre car on bute si vite sur l’étroitesse d’esprit que l’on ne poursuit pas la discussion.
 
Je voudrais tenter l’exercice de vous intéresser à cette situation, en sortant un peu des résumés habituels de la situation belge et en repondant à 4 questions :
1)     Pourquoi essayer de comprendre ?
2)     D’où vient le blocage ?
3)     L’ego politicien d’un élu francophone  peut-il, à lui seul, justifier l’abandon de Bruxelles et de la sécurite sociale fédérale : comment cacher aux francophones ces reculs ?
4)     La France peut-elle être du côté des francophones belges ?
 
1) Pourquoi essayer de comprendre ?
Vu de Paris, il existe trois grandes raisons pour essayer de comprendre la paralysie belge.
A) L’économie, notamment francophone, mais globalement belge est très dominée par les majeures françaises. Bnp Paribas, Gdf Suez, Edf, Veolia, etc...
B) L’évolution du voisin du nord est une tendance qui se retrouve dans de nombreux autres pays d’Europe, d’Asie, d’Afrique, à la séparation, au repli identitaire et ethnique. Cette tendance déstructure le principe même des états-nations et cherche à créer des logiques unifiantes, qui se basent sur l’appartenance à une même mentalité ethnique : catholique, flamande et socialiste wallonne.  La région de Lille, à elle seule, perçoit les différences mieux que tout autre puisqu’avec Tournai et Courtrai, elle voisine en fait avec deux villes résumant toutes les différences. Cette déstructuration des états, déjà petits, renforce les grands états s’ils y résistent. Elle diminue la qualité des politiques en charge des affaires publiques dont la zone d’intérêt se limite de plus en plus. La région wallonne a des débats de nature départementale et encore…
BB) Ajoutons que l’indépendance octroyée à de petits états (états baltes au moment de la disparition de l’Union Soviétique, Kosovo en 2008) a crée en Flandre le sentiment que le droit international allait permettre de réussir l’objectif, puisqu’il s’est trouvé crédibilisé par des pays plus petits et moins développés, et européens… L’evolution du sud Soudan n’est pas souvent citée, par racisme sans doute.
C) Une grande tendance est aussi partagée entre la Belgique et la France : l’évolution vers la respectabilité de l’extrême droite. Qui en effet a gagné les élections en Flandre ? Un parti appelé NVA, issu d’une branche extèeme du parti flamingant VolksUnie, qui s’est rattachée pendant la période précédente au Parti Social Chrétien puis qui vient de vivre et avec quel succès de ses propres ailes.
La NVA, comme partenaire du CD&V, est donc respectable, amis, elle sait qu’elle peut de toutes façons ajouter à son score brillant celui du parti d’extrême droite Vlaams Belang, ex Vlaams Blok, lui-même issu du parti hitlérien d’avant guerre.
Mais la NVA ne veut que la séparation de la Belgique, elle ne veut pas être un parti d’’extrème-droite, elle ne fait que s’appuyer dessus, rendant d’ailleurs impossible pour le parti chretien démocrate (CD&V) de se séparer de ses revendications flaminguantes. NVA+CD&V+VB= la majorité des électeurs flamands, et une majorité très large. Impossible donc de faire un gouvernement sans eux. Or, que demandent-ils ? Que les wallons soient amenés à des règles sociales moins favorables : limite dans le temps des allocations de chômage, séparation des budgets de soins de santé trop favorables aux wallons. Et refus de garder un statut de région pour Bruxelles, et fin du régime des facilités linguistiques et fin de l’arrondissement de Bruxelles-Halle-Vilvoorde, qui permet aux francophones majoritaires dans certaines communes d’avoir des élus de leur communauté.
 
Mais ce n’est pas tout : De Wever, le leader de la NVA cache complètement son racisme profond, et historique : lorsque Verhofstadt, premier ministre me donna les moyens de  publier l’étude du CEGES qui montrait que l’administration de la ville d’Anvers en 39/40 avait collaboré avec la gestapo en anticipant leurs demandes à l’égard des juifs d’Anvers, ce fut cet individu qui attaqua le premier ministre. Et De Wever n’était à ce moment là que conseiller communal d’Anvers. Et il n’avait pas encore compris qu’il devait cacher ce que sa famille avait fait à l’époque, ces relations avec Hitler des nationalistes flaminguants, auxquels Hitler avait promis l’indépendance de la Flandre.
 
En 2005, il fait ce scandale. Il n’a pas encore compris cette tactique de respectabilité internationale dont il va mesurer en 2010 tout l’interêt. Il comprend et choisit de faire patte blanche. Il propose au président des socialistes wallons d’être le premier ministre, lui cela ne l’intéresse pas, il veut être le premier en Flandre, pas en Belgique puisque ce pays doit disparaitre. En 2010, il n’est plus anti-juif, il n’est plus qu’anti-noir et anti-arabe…
 
2) D’où vient le blocage ?
A) Une décision catastrophique dans les années 60 entraîne l’unilinguisme, à cause du mouvement flaminguant qui réclame la fin de l’université francophone en Flandre : Louvain devient Leuven, "walen buiten".
B) A la suite inévitable de cette décision, la méfiance s’installe dans les partis entre les choix des flamands de ce parti et les choix des wallons; si l’on décide un investissement à Anvers, il faut un investissement à Liege, puis on sépare les ministères, puis on sépare les fontionnaires puis... On sépare chaque parti : plus aucun élu flamand ne s’occupera de Liège ou de Charleroi, plus aucun élu francophone n’ira à Anvers… Etre bilingue devient suspect d’être trop à même de parler avec les autres..
BB) La méfiance s’installe aussi à l’égard de la royauté, qui parle le français en privé, tous les serviteurs du palais le savent. On compense donc cette faiblesse par un entouarge très flaminguant pour rassurer le monde flamand. Mais cela visiblement ne suffit pas. Un référendum sur le rôle du roi Léopold III consacre la division du pays : la Flandre vote  pour qu’il reste et rentre au pays, la Wallonie vote l’inverse, la Flandre a le nombre pour elle mais il ne peut rentrer tant l’agitation contre lui est politiquement très forte.
C) Une  frontière linguistique est installée en 1973 pour éviter tout dépassement géographique du français et Bruxelles est enserrée dans son carcan de 19 communes avec 6 communes à facilités linguistiques. Dans ces communes, le français peut être utilisé mais à condition d’en faire la demande à l'administration communale . Les harcelements sont systématiques : refus de logements sociaux si vous ne parlez pas le flamand, bourgmestres francophones élus très largement mais non nommés par l’autorité flamande, écoles flamandes ne pouvant admettre les enfants francophones, etc… Les derniers incidents datent de trois ans et sont toujours sans solutions : nominations refusées des bourgmestres encore à ce jour.
D) Pendant ce temps, depuis 1973, développement des autonomies régionales et déstructuration des ministères fédéraux : le travail de sape pour faire croire que la Flandre est la seule "success story" de la Belgique commence. Le commerce extérieur est régionalisé, le ministère de l’économie et de l’énergie également. Il  ne reste, à ce jour, au niveau fédéral aucun directeur général d’administration francophone, aucun général, aucun diplomate de niveau un et le dernier poilicier de haut rang vient de démissionner pour un scandale monté de toutes pièces par la Flandre : car un examen linguistique est devenu obligatoire et qu’il ne laisse passer que des flamands parlant français (accent garanti) mais est impitoyable pour les francophones, qui font peu d’efforts au demeurant.
E) Il ne reste au niveau fédéral que les affaires étrangeres (mais plus ou très peu de diplomates francophones) et la sécurité sociale : chômage, santé et pensions. Les wallons sont accusés d’être des chômeurs sans limite qui se satisfont d’une allocation à vie puisque pour le reste ils travaillent au noir, étant d’origine italienne, ou turque, en tous cas basanés, ce qui n’est évidemment pas le cas des flamands travailleurs. Les pensions ne sont pas en question car la Flandre est beaucoup  plus agée que la wallonie et n’a donc pas intérêt à la régionalisation des pensions. Par contre, les dépenses de santé doivent, selon les flamands, être remises dans le budget des régions car les wallons dépensent trop, se déclarent beaucoup trop en maladie,etc… Ce thème est évidemment le plus difficile et la base du vrai blocage, car le wallon qui acceptera cette séparation du budget passera sans espoir de retour pour un traître absolu à sa propre population et région.
F) L’histoire de la Flandre et de son passé hitlérien n’est pas tous les jours au cœur du débat, mais il faut le garder en mémoire, parmi les raisons du blocage : ce passé a dressé le parti catholique contre les  partis socialistes et libéraux de Belgique, mais il en reste un fond important de mzfiance tant en Flandre qu’en Wallonie. S’allier avec De Wever est une alliance contre nature pour un laïc, ainsi que le courageux Verhofstadt l’a déjà clairement dit. Les laïcs belges au sein de ces deux orientations pensent que Di Rupo , président des socialistes wallons vendra son âme au diable pour réussir à être le (dernier) premier ministre belge. C’est d’ailleurs également le pari des flamands autour de De Wever et nous sommes nombreux à penser qu’il faut l’en empécher. Un bruxellois courageux est au combat contre ces thèses minimalistes : Olivier Maingain de  l’alliance libérale bruxelloise.
 
3) L'ego d’un politicien peut-il justifier d’abandonner Bruxelles et d’appauvrir les wallons en séparant la sécurité sociale ?
En fait, les raisons du blocage metttent bien en évidence que les demandes, aujourd'hui sur la table sont toutes des demandes flamandes : les wallons ne réclament rien si ce n’est un pays gouverné ;
Bruxelles ne réclame rien mais serait heureuse de disposer de moyens supplémentaires, étant donné les charges qui pèsent sur la ville capitale. Les flamands tentent d’appater les bruxellois socialistes en leur faisant miroiter des moyens supplémentaires pour trois ans (ou peut-être 5) s’ils acceptent de diminuer leur ville et de la ramener aux 19 communes alors que les francophones sont majoritaires désormais dans 15 communes supplémentaires  autour de Bruxelles. Les socialistes de Bruxelles se taisent dans toutes les langues pour ne pas être, en interne accusés d’empêcher l’actuel président d’être premier ministre. Heureusement, un projet libéral et laïc vient d’être déposé pour exiger que la région bruxelloise soit étendue aux communes où la majorité de la population le demande, et demande donc à s’exprimer en français. Un droit reconnu à tous les russes d’Estonie et vérifie par le conseil de l’Europe par ailleurs…. La Flandre n’a jamais voulu ratifier cette convention.
Au moins une position démocratique, éloignée des petits calculs qui nous bloquent.
A notre grande surprise, le CD&V vient de rappeler qu’ils n’accepteront jamais que Bruxelles soit une région à part entière. Nous savions bien sûr que cette position était celle des séparatistes, mais le CD&V avait toujours tenté de laisser le flou sur cette question, compte tenu des privilèges que le statut de région donne actuellement aux flamands, largement surreprésentés dans les institutions de la capitale. Pour les bruxellois, la région de Bruxelles doit être constitutionnellement sur le même pied que la Flandre et la Wallonie, ce qui rend de-facto impossible pour les flamands d’en faire une ville de Flandre.
 
Ajoutons que le problème d’un petit pays  est aussi que les personnes qui naviguent dans ces eaux difficiles sont les mêmes depuis 30 ans, à l’exception de De Wever: grandes raisons et petits calculs. En faisant savoir qu’il ne briguerait pas le poste de premier ministre, De Wever, qui pouvait le réclamer, a laissé le champ libre au président du deuxieme parti en Belgique, le parti socialiste wallon et donc a fait miroiter devant son président le fait qu’enfin celui-ci pourrait être premier mnistre ce qui n’est plus arrivé depuis 1972 en Belgique. Mais, en admettant que les socialistes bruxellois ne combattent pas pour Bruxelles, et que seuls les libéraux vont le faire, reste encore sur la table la sécurité sociale dont les flamands réclament la peau «fédérale» et dont la régionalisation vise clairement à appauvrir les ressources allant vers la  Wallonie.
 
Le vrai calcul, et la vraie raison «personnelle» de la poursuite de ce cirque belge qui fait tant de tort à l’image du pays, est donc aujourd'hui la volonté d’un homme, en position de devenir premier ministre et qui refuse de déclarer que ces discussions doivent s’arrêter. Il importe donc de  savoir comment le président des socialistes wallons peut faire cette concession majeure (la séparation de la sécurité sociale fédérale) et la cacher (ou pire, la faire accepter) au monde ouvrier wallon. Voilà le vrai blocage belge et la vraie hypocrisie de ces petits jeux. En fait nous n’avons comme wallons et bruxellois aucun intérêt à ce que ces demandes flamandes aboutissent et, si ce n’est pas encore clair, c’est dû uniquement à un ego de cette nature, que la presse flamande encourage, en l’appelant par son prénom  et en oubliant (momentanément) de se moquer des efforts ridicules qu’il fait pour parler un peu de flamand…
 
4) La France peut-elle être dès lors du côté des francophones de Bruxelles et de la Wallonie ?
Lorsque l’on entre dans de tels détails des intérêts petits et grands, on comprend mieux l’extrème importance du volet linguistique, et aussi du dossier qui concerne le statut de la capitale.
La France n’a pas d’intérêt à s’impliquer ouvertement, sans doute. C’est souvent le discours que tiennent certains des diplomates français en poste à Bruxelles, qui traitent parfois  les wallons selon les shémas simplistes des flamands, en espérant que ces derniers leur en seront reconnaissants, ce qui ne sera jamais le cas. Car c’est profondément la langue française que les flamands refusent, ils vivent leur combat comme un combat pour empécher l’extension du français au delà de la frontière linguisitique et pour «récupérer» Bruxelles qui leur a été définitivement volée à l’époque de Napoléon et de sa conquête des provinces belges.
Nous sommes quelques francophiles laïcs à penser que cette position de prudence, si elle est compréhensible de façon formelle peut et même doit s’accompagner de vraies mesures de soutien  discret, mais solides à ceux qui prévoient l’issue impossible de ce combat sans dialogue. Soit la Flandre abandonne Bruxelles et elle peut voler de ses propres ailes, soit elle n’abandonne pas sa volonté d’en faire une ville de Flandre et elle est engluée sans issue dans une Belgique  qu’elle déteste, avec une royauté pour laquelle elle n’a aucune loyauté, et… Elle meure d’envie de voter à la majorité simple la séparation de l’arrondissement de BHV. Les francophones n’ont aucun intérêt à accélérer le mouvement compte tenu du vieillissement de la Flandre,  de sa diminution de population et peuvent attendre de pousser à la faute constitutionnelle une Flandre qui perçoit  désormais son échec futur. De nouvelles élections sont inévitables, qu’elles aggravent ou non le volet séparatiste .
Il sera d’autant plus clair que les francophones ne sont pas demandeurs.
 
Le rattachement à la France, qui figure dans le programme d’un  parti en Wallonie, n’est pas une option  solide à ce stade du débat, mais peut  prendre une autre configuration si la Flandre passe à un sorte de coup d’état institutionnel, dont l’envie existe au sein des forces séparatistes.
Mais il est inutile de tirer des plans sur cette comète, contentons-nous de savoir que cette possibilité est bien perçue, vécue par les milieux artistiques et économiques de Wallonie comme une fête de l’esprit par rapport aux débats dont je viens de tenter de vous montrer l’inanité.

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